Survivalisme en Suisse romande : ce qu’une étude de terrain décrit, et ce que personne ne compte

« Le survivalisme se développe-t-il en Suisse romande ? » La question a une réponse documentée et une réponse absente, et il faut les séparer. Documentée : une anthropologue romande a passé deux ans et demi sur le terrain et publié ses résultats. Absente : le nombre de personnes concernées, que nous n’avons trouvé nulle part — et la version précédente de cette page l’avait inventé.

⚡ En bref
  • ▸Il existe une étude de terrain sur le sujet : Logiques survivalistes en Suisse romande, de l’anthropologue Carla Meyer, publiée en 2021 (Série Ethnoscope, vol. 20, Neuchâtel).
  • ▸Elle repose sur deux ans et demi de recherche ethnographique, par une approche matérielle : les objets de l’équipement, pas les déclarations.
  • ▸Sa conclusion contredit frontalement le cliché : les survivalistes sont « des individus sans profil type ».
  • ▸Ce ne sont pas des reclus : la chercheuse décrit des « citoyennes et citoyens presque ordinaires » qui se préparent discrètement.
  • ▸Nous avons retiré le chiffre de « une centaine de groupes actifs » : aucune source. Une étude qualitative ne compte pas, et aucun recensement n’existe.
1
étude de terrain identifiée sur la Suisse romande
2,5 ans
durée de la recherche ethnographique
2021
année de publication de l’ouvrage
1970
décennie de naissance du survivalisme, en Amérique du Nord
0
recensement public de survivalistes romands

Ce que nous avons retiré, et ce qui le remplace #

La version précédente de cette page affirmait que « de récentes enquêtes montrent une augmentation du nombre de groupes survivalistes en Suisse romande », « avec une centaine de groupes actifs ». Ni l’enquête, ni le chiffre, ni la méthode de comptage n’étaient indiqués — et nous ne les avons pas retrouvés. Un nombre rond, attribué à des « enquêtes » anonymes, sur une population qui se définit par la discrétion : les trois signaux d’une donnée fabriquée sont réunis.

Elle annonçait aussi « le profil typique du survivaliste suisse ». C’est exactement ce que la seule recherche disponible refuse de faire, et nous le disons plus bas.

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Ce qui remplace ces deux passages n’est pas un autre chiffre : c’est une étude nommée, datée, signée, et l’aveu de ce qu’elle ne mesure pas.

« Les survivalistes sont définis comme des individus sans profil type par la chercheuse jurassienne. Par des démarches individuelles, ils élaborent des réponses à la survenue d’événements probables d’ampleur variable. »
— République et Canton du Jura, communiqué officiel du 24 octobre 2022, « Que se passe-t-il dans la tête des survivalistes ? »
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La source : une thèse de terrain, pas un sondage #

Le 24 octobre 2022, la République et Canton du Jura publiait un communiqué officiel pour annoncer un atelier-conférence de l’anthropologue Carla Meyer à la Bibliothèque cantonale jurassienne, à Porrentruy. Le communiqué décrit précisément son travail : deux ans et demi de recherche, aboutissant à l’ouvrage « Logiques survivalistes en Suisse romande » (Série Ethnoscope, vol. 20, Neuchâtel, 2021).

La méthode compte autant que le résultat. Carla Meyer privilégie une approche matérielle : elle part des objets réellement présents dans un équipement survivaliste, issus d’une étude de terrain ethnographique. Ce n’est donc pas un questionnaire administré à un échantillon : c’est une enquête de proximité, qui décrit des pratiques — et qui, par construction, ne produit aucun effectif.

La chercheuse est diplômée de l’Université de Neuchâtel, établie dans la vallée de Delémont, et travaille au Musée historique de Berne à la documentation des objets. Nous donnons ces éléments parce qu’ils sont dans le communiqué officiel, et qu’une source vérifiable se cite avec ce qui permet de la retrouver.

« Sans profil type » : la phrase qui démonte l’article précédent #

Le communiqué est explicite : « Les survivalistes sont définis comme des individus sans profil type par la chercheuse jurassienne. Par des démarches individuelles, ils élaborent des réponses à la survenue d’événements probables d’ampleur variable. »

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Et la liste de ces événements, telle qu’elle figure dans le communiqué, est beaucoup plus banale que l’imaginaire du bunker : panne de courant, perte d’emploi, problèmes de santé, effondrement économique, catastrophes naturelles, conflits ethniques, pandémies. Une partie de cette liste relève de la vie ordinaire, pas de la fin du monde.

La chercheuse écarte d’ailleurs explicitement « les clichés hollywoodiens » et décrit des rencontres avec des « citoyennes et citoyens presque ordinaires se préparant discrètement à l’effondrement de la société », qui cultivent leurs légumes ou s’entraînent à l’autodéfense. Écrire qu’il existe un « profil typique » contredit la seule étude qui ait regardé.

  • ✓Démarches individuelles, pas organisation en réseau : c’est le mot du communiqué.
  • ✓Événements d’ampleur variable, de la panne de courant à la pandémie — pas un scénario unique.
  • ✓Préparation discrète, ce qui explique aussi pourquoi personne ne peut la compter.
  • ✓Pas de survivaliste standard : ni âge, ni métier, ni niveau de revenu caractéristique.
@motivactionts

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Y a-t-il « développement » ? Ce que le communiqué dit, et à quelle échelle #

Le communiqué officiel situe l’origine du mouvement en Amérique du Nord dans les années 1970, le décrit comme « un phénomène propre aux sociétés post-industrielles » et indique qu’il « s’accroît depuis quelques années en Europe ».

Deux précautions s’imposent, et c’est là que la plupart des articles dérapent. D’abord, cette croissance est affirmée à l’échelle européenne, pas romande ni cantonale : on ne peut pas la redescendre à la Suisse romande sans mesure propre. Ensuite, elle est énoncée sans chiffre — c’est une appréciation qualitative dans un communiqué de presse, pas un indicateur.

Autrement dit : oui, une autorité publique romande écrit que le phénomène s’accroît en Europe. Non, cela ne permet pas d’écrire « une centaine de groupes actifs en Suisse romande ». Entre les deux, il n’y a pas une nuance : il y a une donnée qui n’existe pas.

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Un mot sur notre propre titre, d’ailleurs : le titre SEO de cette page annonçait jusqu’ici « Survivalisme en Suisse romande : un phénomène en pleine expansion ? ». Nous l’avons changé. La formule « en pleine expansion » circule partout sur ce sujet, y compris chez nous, et nous la mentionnons ici pour ce qu’elle est : une appréciation que nous ne pouvons pas adosser à une mesure romande.

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Ce que la Suisse a de particulier, et ce que ça n’explique pas #

On lit souvent que la topographie et l’histoire suisses « expliquent » un goût national pour la préparation. C’est une hypothèse plausible et couramment formulée — y compris dans la version précédente de cette page — mais nous ne l’avons vue établie par aucune mesure, et nous ne la présentons donc pas comme un fait.

Ce qui est en revanche vérifiable, c’est que la préparation aux situations d’urgence est en Suisse une politique publique, portée par la protection civile : les constructions protégées et les abris, réalisés dans la perspective d’un conflit armé, doivent aussi « pouvoir servir d’hébergement de fortune lors de catastrophes et de situations d’urgence ». Une démarche individuelle de préparation s’inscrit donc dans un pays où l’État en fait déjà une, ce qui la rend moins marginale. Se doter d’un minimum d’autonomie en cas de crise y est donc une prolongation d’une doctrine publique, et non une rupture avec elle — sans pour autant la rendre plus fréquente.

Nous nous arrêtons là, faute de mieux : il aurait fallu un chiffre de couverture ou de participation pour aller plus loin, et nous n’en avons pas trouvé qui soit à jour et opposable.

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Les sources, et ce que chacune vaut #

La source principale de cette page est le communiqué officiel du Canton du Jura du 24 octobre 2022, « Que se passe-t-il dans la tête des survivalistes ? », consulté le 27 septembre 2026. Tous les éléments attribués à Carla Meyer ci-dessus en sont extraits ; nous n’avons pas lu l’ouvrage lui-même et nous ne lui prêtons donc rien qui n’y figure pas.

Les trois autres liens ci-dessous sont des travaux journalistiques, que nous conservons parce qu’ils sont pertinents et vérifiables, en signalant leur nature : un témoignage de survivaliste romand recueilli par un quotidien, une enquête de fond sur le survivaliste suisse, et un récit primé. Un témoignage individuel documente une personne : il ne mesure pas une population.

Enfin, le communiqué du Canton du Jura lui-même, qui est la pièce la plus solide de ce dossier — et la seule qui nomme une recherche.

🎯 À retenir
Sur la Suisse romande, il existe une étude de terrain sérieuse et aucun recensement. La bonne réponse à « est-ce que ça se développe ? » est donc : on décrit bien ce que font ces gens, et personne ne sait combien ils sont. Toute page qui vous donne un nombre vous donne un nombre qu’elle a fabriqué.

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